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Les défis de la création d’entreprise par les femmes d’aujourd’hui

Les fondements des différences entre hommes et femmes créateurs d’entreprise

Marie-Noëlle CHALAYE est intervenue samedi 4 novembre sur la thématique des différences entre femmes et hommes créateurs.

Beaucoup d’institutions (Chambres consulaires, banques, écoles....) estiment qu’il n’existe pas de différence entre hommes et femmes. « Les hommes naissent égaux en droits ».
Dans les faits, pourtant, des différences existent.
Les femmes créent effectivement moins d’entreprise que les hommes et passent moins à l’acte de la création.

Quels sont les fondements de ces différences hommes / femmes ?

En France, les femmes créent moins que dans les autres pays (avant dernier pays après le Japon) et les raisons de la création sont différentes entre les femmes et les hommes

- Femmes : La création est un moyen de concilier logique économique et logique sociale
- Hommes : La création répond à une logique économique

Cause des différences : mode de socialisation différent
(Hiérich 1997)

Manoir de Kerliver àHanvec : lieu de conférence d’Entreprendre Au Féminin

Pour les femmes, l’acte de création n’est donc pas un acte individuel.

De même, d’après un rapport du Club Sénat de 2003 « Comment nourrir l’envie d’entreprendre dans les secteurs nouveaux d’activité », on remarque que les femmes expliquent davantage leur passage à l’acte de la création pour des choix personnels, à la suite d’un changement dans leur vie (chômage, mutation d’un conjoint....) (30% de femmes contre 24% d’hommes) et pour l’esprit de liberté (20% des femmes contre 12% des hommes).

La création d’entreprise constitue une démarche identitaire. Créer une entreprise c’est se construire une image de soi. « l’entreprise ou son projet a une forte résonance symbolique dans l’inconscient de son promoteur. Elle apparaît clairement comme une prolongation narcissique de sa personnalité, comme une « prison psychique » (Morgan, 1996) et donc, comme un objet de souffrance et de plaisir. Elle est un lieu de projection des fantasmes de puissance de son créateur (...). Elle permet dans certains cas de réparer des évènements anciens par la construction de représentations dynamiques, conscientes et inconscientes ».

Les femmes créatrices n’expriment pas de recherche de puissance mais, elles affirment de manière systématique leur besoin de prouver quelque chose à leur environnement essentiellement familial. Ce besoin serait ainsi d’autant plus fort lorsque le contexte familial les a dévalorisées.

Le mode de socialisation des femmes et des hommes n’est pas le même. Leur éducation est différente. Il existe souvent des phases de rupture dans la vie des femmes (ex. : congé parental, enfants...). On se reconstruit à travers son projet, à la différence de la recherche de pouvoir, plus présente chez les hommes.

l’environnement familial peut également avoir un impact : montrer que l’on vaut quelque chose : se repositionner dans la famille. Ainsi, les raisons de la création d’entreprise sont rarement liées au conjoint mais davantage à l’histoire familiale. Par exemple, on constate que ce sont souvent les cadettes ou cadets qui créent. Les injonctions portent davantage sur l’aîné. Les cadets sont souvent moins conditionnés mais également moins reconnus.

Les stéréotypes et les images véhiculés sur les rôles féminins et masculins ont également un impact sur les comportements des femmes et des hommes. Ainsi, les femmes sont aujourd’hui encore peu reconnues en tant que stratèges. Leurs qualités managériales (management participatif, empathie, écoute, mobilisation sur les objectifs) commencent à être appréciées cependant, elles accèdent rarement aux postes de Direction car, on ne leur reconnaît pas de réflexion stratégique.

En résumé, la créatrice doit faire face à des difficultés spécifiques :

- Déficit d’estime de soi, lié à :

. Son histoire personnelle et familiale

. Ses expériences professionnelles précédentes.

- Besoin de concilier projet économique et social
- Se conformer à des stéréotypes de rôles contradictoires : femmes, mère, chef d’entreprise.

Les fondements des différences  :

- Le rôle de la famille et des stéréotypes de rôles qui perdurent

. Un caractère systématique et institutionnalisé de la prédominance de la mère auprès des enfants : « Une répartition sexuée s’opère fortement, au sein de la famille y compris parmi les couples aux ressources socioculturelles élevées qui prônent une égalité domestique et un partage des rôles parentaux.

. Bernard Zarca a mis en évidence le phénomène de complémentarité de l’héritage et de la forme de mobilité sociale des frères, en dépit de la hiérarchie qui existe entre ces derniers a l’avantage de l’aîné. Celle-ci s’associe à l’héritage pour contribuer à la reproduction des classes sociales au niveau familial. La complémentarité de l’héritage de la position socioprofessionnelle du père par les frères correspond à la complémentarité de l’héritage de l’activité professionnelle de la mère par les sœrs ; l’activité d’une sœr est rendue plus probable par la mobilité sociale d’un frère. La généralité du phénomène de complémentarité montre que la médiation familiale est une médiation clé dans la reproduction des classes sociales.

- Le poids des facteurs socioculturels, de la culture et de la religion

. Les rituels religieux, publics, mettent en scène les préséances du masculin et institue l’homme comme le médiateur sacré.

. Les 3 grandes religions monothéistes procèdent d’une idéalisation de la femmes, porteuses de valeurs essentielles (tendresse, dévouement, abnégation) et transmettant ces valeurs par son rôle de mère et d’éducatrice.

. Cette idéalisation dans le discours fonctionne comme une compensation à l’infériorité du statut qui lui est assigné. La femme est même d’autant plus exemplarisée dans le discours qu’elle est marginalisée dans la pratique et les responsabilités. l’autre visage de la femme, séduite et séductrice est dans le même temps stigmatisé.

-  Le rôle du territoire
Le territoire modifie :

. l’estime de soi.

. La perception des créatrices par les organismes « accompagnateurs »

. La nature des projets :

a- Les femmes perçoivent leur territoire avec une posture collective

b- Elles conçoivent donc des projets plus enracinés dans le territoire et de nature plus collective.

- Le rôle de l’école

. Une apparente indifférence au genre : « Les normes de genre sont transmises par l’école publique parce que justement elle est indifférente au genre et aux rapports sociaux de sexe, que les enseignantes vivent comme « naturels », de la « responsabilité de la famille » ou « de la société » c’est à dire d’un ailleurs d’où l’institution scolaire serait absente ».

. Le comportement différencié des enseignants : les professeurs n’encouragent pas les mêmes comportements chez les filles et les garçons. Ils favorisent l’esprit de compétition chez les garçons et le respect des règles chez les filles.

. La culture de compétition inculquée aux garçon les conduit à surestimer leurs capacités, ce qui constitue un avantage au moment de l’orientation. Les choix d’orientation ambitieux sont moins pris par les filles.

. Des manuels construisant les stéréotypes de rôles sociaux : montrent qu’en matière de contenus scolaires et d’iconographie, les rôles masculins et féminins sont stéréotypés. Les femmes sont, malgré leur présence sur le marché du travail, présentées aux fourneaux ou préoccupées de leur corps ou d’éducation des enfants et de l’hygiène domestique, alors que les garçons et les hommes, veillent au monde et se préoccupent de savoirs, d’explorations et de découverte et de démocratie.

Le public aux Samedis de Kerliver

- Les mécanismes de construction identitaires au sein des entreprises et des organisations.
l’identité professionnelle des femmes est spécifique

. Une identité « multidimensionnelle » : « Une femme ne se pense pas seulement comme une femme, elle se pense aussi dans un réseau de rapports sociaux : travailleuse, jeune, mère, immigrée.... c’est cet ensemble qui va constituer son identité individuelle et donner naissance à ses pratiques sociales. » (Kergoat, 1992)

. Un rapport au temps spécifique : le temps quotidien est la dimension centrale de la temporalité des femmes. c’est la dimension où elles définissent une image de soi, une image de la société.

. Une estime de soi dégradée : les femmes ont globalement un niveau d’estime de soi (lié à la reconnaissance sociale) voire de confiance en soi (lié à l’éducation) inférieur à celui des hommes. La perception de leur capacité à « franchir l’obstacle » en est affectée. La vision de l’avenir en est modifiée. Les hommes se projettent ainsi plus loin dans le futur mais ont des objectifs moins nombreux que les femmes (Greene et DeBacker, 2004) »

Peut-on changer les stéréotypes et les comportements ?
Une première étape consiste à en prendre conscience. Si chaque acteur économique (banquiers, chambres consulaires, administrations diverses,...) et social (professeurs, éducateurs,...) prend conscience de l’existence de ces différences entre hommes et femmes et de ses propres injonctions et de son propre rôle, on peut alors œvrer pour le changement des représentations et des comportements.
La loi Génisson, en faveur de l’égalité professionnelle hommes / femmes au sein des entreprises constitue une première étape. Celle-ci concerne les entreprises de plus de 200 salariés. Elle vise à réaliser un bilan social sexué et à mettre en place une commission paritaire égalité. Cette commission a un rôle consultatif et définit et prescrit des politiques visant à réduire les inégalités.

Marie Noëlle Chalaye
est Responsable du Master Gestion des Ressources Humaines et Chercheuse à l’Université de Bretagne Occidentale, à Brest.

le 20 novembre 2006 par gwenn